On peut parler de processus de la recherche dans des termes balisés : définition d’une problématique, délimitation d’un terrain d’enquête, recueil, exploitation et élaboration des données, transformation par l’écriture, diffusion… ou en termes de machinerie et de techniques, sollicitant de la sorte un vocabulaire issu de la mécanique et du bricolage. La recherche à toutes ses étapes a besoin de carburant, d’huile dans les rouages, d’antirouille, de pièces de rechange et donc de services après- vente… et, en cas de panne, de réparation. Métaphorisons donc à l’envi, car en matière de mécanique humaine, rien ne se passe jamais vraiment comme prévu et les pannes dont on ne fait que rarement état ralentissent voire paralysent le montage de la recherche depuis l’élaboration de son mode d’emploi jusqu’au produit fini en passant par la fabrication et l’assemblage des pièces. Bref, si la panne la plus populaire est la panne d’écriture (de la terreur de la page blanche à la prolifération des plans), on peut aussi tomber en panne de désir et d’imagination, donc de sujet ou de terrain de recherche, en panne de lecture, et donc de soubassement intellectuel et d’inspiration, en panne d’interprétation, et donc de sens, ou encore en panne dans son corps, immobilisé par un accident ou la maladie, en panne affective, et donc relationnelle. Il est aussi possible de tomber dans la panne d’autrui, ces autres protagonistes que sont les enquêtés, les directeurs de recherche, les pairs, les éditeurs, les administrations. Et de s’y trouver tant empêtré qu’empêché.
Comment sortir de la paralysie quand aucun mot ne sort ? Comment retrouver le goût de la rencontre avec un terrain quand l’investissement relationnel singulier qu’il exige est devenu insurmontable ? Où aller chercher l’inspiration quand les livres et les articles scientifiques nous tombent des mains ? À quel génie s’adresser pour lever les mauvais sorts qui nous coupent la route, voire les ailes ? Qu’en est-il, finalement, des réparations, les minimes comme les radicales, les rustines sur une chambre à air crevée comme les nécessaires changements de roues ? Transmettre et passer le relai : enseigner, soutenir, encadrer. Changer de braquet : prendre le temps en se dégageant des contraintes de la productivité. Se décaler, voire se déplacer : enquêter et écrire ailleurs ou autrement. Faire ensemble : s’appuyer sur le collectif, trouver un alter ego. Se révolter et s’opposer : avancer contre et y trouver un nouvel enthousiasme. Analyser et (se) réfléchir, par exemple. Et, bien sûr, profiter des pannes, les recycler en opportunités, inventer du possible à partir de ces mises à l’arrêt. Sans pannes, pas de réparations.

 

Éloge de la panne

La panne désigne un dysfonctionnement dans l’exécution d’une tâche. Elle est donc perçue, au négatif de la “bonne marche”, comme un moment accidentel, contraignant le fonctionnement d’un appareil, d’un projet, d’un geste, allant jusqu’à l’arrêt, parfois brutal des machines. Il faudrait donc anticiper la panne, s’en protéger, économiser, la craindre et s’en inquiéter à la première alerte d’usure. Pourtant et contrairement aux velléités d’efficiences totales et de fonctionnement radical, la panne étant tout le temps et partout inévitable, nous proposons de penser son caractère non seulement “normal”, mais souhaitable. C’est bien le caractère (finalement) heureux de la panne qui animera les séances de cet atelier voué à discuter ensemble de la façon dont significations, vocations et relations naissent de la cassure.
Que penser en effet quand tout fonctionne (trop) bien ? Nul besoin alors de “mettre les mains dans le cambouis”, nulles curiosité ni torsion pour accéder au plus petit rouage qui a cessé de fonctionner. Dans ce sens, la recherche n’est-elle pas une panne en soi, autrement dit, une volonté d’ouvrir les boîtiers pour aller y voir de plus près et taquiner les engrenages d’une machine trop bien huilée pour satisfaire les esprits épris de sens ?

 

Un Ouvroir de Réparation Potentielle (OuRéPo)

Il est relativement commun que l’on parle entre chercheur.e.s – dans les couloirs, entre deux portes – de nos persistantes ou récurrentes sensations de pédaler carré, compter les pavés ou de rouler vent de face dans notre quotidien de recherche. Et que dire des distances du moment, moins kilométriques que sanitaires, physiques (ou budgétaires), qui nous contraignent à mouliner plus… tout en nous donnant l’impression de faire du surplace ! Pour autant, ces enjeux font rarement ateliers, encore moins séminaires. Ils sont avoués parfois, oblitérés le plus souvent, évoqués à demi, non pas mis sur l’établi. Dans cette période où nous sommes isolé.e.s et distancé.e.s dans nos pratiques de recherche, donc appelé.e.s à trouver des façons renouvelées d’avancer malgré tout, nous souhaitons ouvrir un atelier de réparation pour pallier l’angoisse de la bricole confinée. Crevaisons, déraillements, roues voilées, ravitaillements et virages manqués, à partir de nos expériences de pannes, nous échangerons outils, stratégies réflexives ou combatives, techniques réparatrices ou d’échappée.

 

Quatre principes orientent l’atelier :

 

  1. Penser conjointement pannes et réparations. Chaque atelier, ouvert à la panne, devra nécessairement accueillir la réparation – même temporaire. Les pannes, toutes les pannes, seront considérées. L’absence de désir ou d’inspiration. Les pannes pour cause de surchauffe, saturation, épuisement ou accident. La paralysie, l’empêchement, etc. Les réparations, plus ou moins durables, seront-elles aussi envisagées : le rire, le renoncement, l’entraide, la discussion, l’écoute, la reconnaissance, l’amour, la plasticité, le recyclage. Et, tout prêts à basculer de la panne à la réparation : l’agacement, le sabotage, la destruction, le conflit, la fascination, l’euphorie, l’impatience ou l’indiscipline, la rupture.
  2. Un collectif collaboratif. L’atelier fait le pari d’un collaboratif chaleureux et engageant. Les ateliers seront collectifs au sens où, autour d’un thème ou d’une question, co-animés, il y sera question de (se) réparer avec les autres, à travers les autres, grâce aux autres, de rechercher ensemble des stratégies de résolution des pannes discutées.
  3. La plasticité. Le dérailleur (cf. pièce n° 41), sur un vélo, permet le déplacement de la chaîne sur les plateaux et pignons au gré des inclinaisons, et ainsi de changer la vitesse et le développement possibles, donc de passer la chaîne d’un rapport à l’autre. Conscientes du paradoxe qui réside dans la fonction même du dérailleur – faire dérailler sans faire dérailler – nous entendons changer autant qu’il sera nécessaire le rapport entre le fond et la forme des ateliers, nous autoriser ainsi tous les développements imaginables. S’il est besoin d’écrire, nous écrirons. De lire, nous lirons. D’écouter, de voir, d’entendre, d’interviewer, de nous déplacer d’une géographie à l’autre, d’une discipline à l’autre, nous le ferons.
  4. L’attention au(x) processus. Enfin, l’atelier entend laisser sa pleine place au en cours, au in progress, à l’inabouti, à la recherche en train de se faire et de se chercher. Moins portée sur les résultats, notre attention se posera sur les incertitudes et les flottements de la recherche, sur ce qui travaille le/la chercheur.e. Nous espérons créer un espace d’échange dans lequel il soit possible de lever le nez du guidon et regarder ce qui doit l’être : une pièce défaillante, le trajet parcouru ou restant, une carte ou le paysage…

 

Contacts

Natacha Dugnat-Collomb · natachacollomb@yahoo.fr
Mélanie Gourarier · melanie.gourarier@yahoo.fr
Mylène Hernandez · hernandez.mylene@gmail.com

 

 

Programme

 

Séance 1 · La vulnérabilité comme matière à penser

8-10 novembre 2021
Séance spéciale à l’occasion des Ateliers du LEGS, « À l’arrêt » (Porquerolles)
La vulnérabilité comme posture peu assurée, éprouvée et parfois éprouvante – opposée à
l’écueil de la certitude scientifique et de la neutralité axiologique – est souvent perçue en
négatif, comme un frein à l’élaboration et au déroulement du travail. À rebours de ces
limitations, nous souhaitons ouvrir la réflexion en posant la vulnérabilité comme une posture
de capacitation. Bien sûr, nous ne considérons pas qu’il vaille mieux vivre des situations qui
nous rendent vulnérables. La précarité, les violences sociales, morales et physiques sont des
phénomènes qu’il faut absolument combattre. Mais nous pensons, dans une perspective
féministe attentive à la question du care, que la vulnérabilité ouvre à un certain regard
davantage réflexif, soucieux des conditions de la production des savoirs, de l’éthique et plus
intéressé par les questions à poser que par les réponses à apporter… donc résolument
critique ! Il s’agira pour chacun·e de partager une expérience bénéfique de la vulnérabilité.
Et, si ce n’est pas le cas, si la vulnérabilité s’est avérée malheureuse, nous discuterons de sa
portée collective qui trouve une part de sa résolution dans l’explicitation et le partage.
L’objectif étant, à la fin de l’atelier, de poser les jalons d’une éthique de la vulnérabilité
comme arme/outil méthodologique.

 

Séance 2 · Déni

12 janvier 2022 · 14h-17h
LEGS, Campus Condorcet (Paris), Bâtiment de recherche Nord (salle 1.003)
Invité : Richard Rechtman, anthropologue (EHESS, IRIS)
Dans sa conceptualisation du déni, Freud le fait porter sur la question de la réalité. Le déni
est alors un mode de protection visant à échapper au réel pour en faire autre chose ; un réel
plus acceptable pour les sujets. Dans nos travaux, nous sommes nombreuses et nombreux
à nous être trouvé.e.s confronté.e.s à une situation de déni que nous vivions parfois aussi
pour nous-même. Mais que dit ce déni de nos résistances ? Cette séance tournera autour
du déni pour révéler les situations où il s’active, les aveuglements qu’il charrie et les refuges
qu’il produit.

 

Séance 3 · Rejet de greffe

23 février 2022 · 9h-12h
Distanciel
Invitée : Léonore Le Caisne, anthropologue (CNRS, CEMS)
Qu’est-ce que le ‘terrain’ d’un·e ethnographe, sinon un espace social qu’il·elle se donne pour
tâche de décrire (et de fabriquer en le décrivant) en y occupant, sans naïveté excessive, la
place que ses enquêté·es veulent bien lui laisser ? Si la relation ethnographique est une
condition de l’enquête de terrain, cela ne dit pourtant rien de sa nature ni de sa qualité. Que
se passe-t-il quand ‘la’ relation est douloureuse, conflictuelle, passionnelle… ou, pire peutêtre, qu’elle ne parvient pas à être ou à perdurer ? Si la greffe ne prend pas, quels genres de
fruits l’enquêteur·trice sera-t-il·elle à même de récolter et/ou de produire ?

 

Séance 4 et 5 · Façons d’écrire et de ne pas écrire #1

23 mars 2021 · 9h30-17h00
LEGS, Campus Condorcet (Paris), Bâtiment de recherche Nord (salle 1.003)

• Matinée · 9h-12h · Faire avec
Dans la suite des ateliers de Porquerolles consacrés à la puissance des expériences de la
vulnérabilité, cette première séance des écritures est une invitation au partage d’histoires
et de bons tuyaux afin de déplacer la description, voire la perception, communes, d’un
rapport solitaire à la page blanche vers celle d’un moment collectif : est-on vraiment seul·e
quand on écrit ? Pour déjouer les pannes et inquiétudes propre à l’écriture académique,
nous proposons lors de cette première matinée d’ouvrir un atelier collaboratif lors duquel
nous pourrons soumettre ce qui nous contraint et faire circuler ce qui au contraire nous
active (sous la forme de textes d’auteurices inspirantes, de techniques et tips animants,
d’écoute de nos morceaux choisis, de lieux où apprendre et faire, etc.)

• Après-midi · 14h-17h · Écritures queer
Invitée : Émilie Notéris, travailleuse du texte
L’après-midi sera le moment de la réparation en compagnie d’Emilie Notéris qui partagera
avec nous ses outils et ses manières d’écrire queer pour nous aider à passer à la pratique.
L’atelier s’appuiera sur un corpus de textes féministes littéraires et théoriques évoquant la
panne ou l’arrêt afin d’apprendre à écrire en réparant les séparations arbitraires hérissées
entre théorie et fiction.

 

Séance 6 · En terrain familier, enquêter tout contre

27 avril 2022 · 9h-12h
CNE, Vieille Charité (Marseille)
Invitées : Christine Détrez (ENS) et Karine Bastide (Professeure d’histoire-géographie)
Les exemples ne manquent pas – en anthropologie et sociologie – de types d’expériences
ethnographiques où l’ethnographe provient d’une façon ou d’une autre du milieu qu’il ou
elle étudie, qu’il ou elle ait hérité de cet état de fait, choisisse d’enquêter
en insider (incognito ou pas) ou se revendique d’une appartenance spécifique. La proximité
au terrain ne dit pas plus la possibilité que l’impossibilité de l’enquête, mais mobilise
nécessairement un certain rapport à soi. Nous proposons à Christine Détrez et Karine
Bastide d’opérer un retour sur enquête(s). Elles nous parleront des enquêtes croisées et
parallèles qu’elles ont menées sur leurs mères, dont l’un des aboutissements a été la
publication en 2020 aux éditions de la Découverte de « Nos mères. Huguette, Christiane et
tant d’autres, une histoire de l’émancipation féminine ».

 

Séance 7 · Au-delà de la graphosphère #2

1 juin 2022 · 9h-12h
CNE, Vieille Charité (Marseille), Campus EHESS Marseille
La Fabrique des écritures, située dans les locaux de la Vieille Charité à Marseille, est un lieu
de recherche dédié aux « nouvelles narrations en sciences sociales ». Sociologues,
anthropologues, historien·nes, linguistes et professionnel·les de la culture y explorent dans
un esprit collaboratif d’autres manières de faire et dire leurs recherches. Pour clôturer notre
(premier) cycle d’ateliers sur le thème de l’écriture, nous avons invité des membres de La
Fabrique à nous parler de la façon dont le passage à d’autres modes d’écriture a modifié
leurs pratiques scientifiques.
Voir : https://lafabriquedesecritures.fr