Un nouveau collectif de recherche

Chantiers féministes est un collectif qui a émergé ces derniers mois au sein du Centre Norbert Elias. Il a l’ambition de constituer un espace de production de recherches autant que de discussion, d’analyse et d’échanges autour des travaux féministes et queer.
Résolument collectif, attentif à la pluralité des approches disciplinaires, des terrains et des thématiques, Chantiers féministes réunit des doctorant·es, post-doctorant·e·s et chercheur·e·s, sans coordinateur·trice désigné·e. L’objectif de cette première année est de fédérer ce nouveau groupe à travers une série de rencontres qui seront l’occasion de mettre au travail les questions de pouvoir et de rapports sociaux de sexe telles qu’elles influencent leurs recherches.

 

S’ancrer dans le champ des études féministes

Les « études féministes » forment un champ de recherche pluridisciplinaire, fertile et éclairant pour décrire le monde social. Elles articulent le concret et l’idéologique comme les deux faces d’une même médaille, s’intéressant à la fois à la contrainte qui pèse pour chacun·e et aux systèmes juridiques et aux institutions qui la rendent possible. Particulièrement explicatives, elles rencontrent un public varié composé aussi bien d’universitaires que de personnes soucieuses de comprendre les logiques de domination à l’œuvre dans la sphère publique et domestique, et spécifiquement les différents rapports de pouvoir à travers lesquels nous sommes socialisé·e·s.
Chantiers féministes a la volonté de développer et consolider ensemble une expertise, notamment à travers des temps d’auto-formation sur l’histoire et les ressources pratiques et théoriques de la recherche féministe. Cette envie de travailler à plusieurs s’ancre dans le constat, partagé, de certaines carences dans nos cheminements critiques et intellectuels, ainsi que d’un sentiment d’illégitimité qui nous empêche souvent d’aller au bout de ce que les études féministes, comme leviers de la pensée critique, pourraient nous permettre de faire. Nous souhaitons renforcer notre ancrage dans ce champ de recherche, et assumer les remises en questions des savoirs et des pratiques que celui-ci implique. Les études féministes, et avec elles les études sur le genre et les études sur les femmes, ont joué un rôle majeur dans le chantier de modélisation et de théorisation des rapports sociaux et de l’intersectionnalité, illustrant la pertinence de penser le genre comme un rapport de pouvoir imbriqué dans d’autres rapports de pouvoir. Si ce postulat sur la pluralité des logiques de domination et des formes de subjectivation est partagé, nous souhaitons interroger la manière de le mettre concrètement au travail, en questions de recherche, en enquêtes de terrains et en textes.

 

Examiner les logiques de l’émancipation

Le champ de recherche des études féministes s’est initialement construit autour de remises en questions épistémologiques, portant sur les manières dont les connaissances, et donc notre rapport au monde, sont produites par les sciences. La critique féministe a mis en doute l’universalité et la neutralité proclamées des savoirs académiques, en révélant l’existence d’un biais androcentré ainsi que la puissance des rapports de pouvoir qui conditionnent les manières de faire de la recherche. Elle a rendu visible les processus à travers lesquels sont tracées les lignes de partage entre les objets d’études jugés légitimes et illégitimes, entre ce qui est mis en lumière et ce qui reste dans l’ombre, entre ce qui est dit et ce qui est tu, entre ce qui est effacé et ce qui est archivé. Elle a mis également au jour le système implicite qui avantage les hommes blancs dans la carrière universitaire, et qui affecte la légitimité des savoirs scientifiques produits. En France, la dimension subversive des études féministes vis-à-vis de la domination masculine leur a valu en contrecoup, et depuis l’origine, une contestation prenant la forme d’un discrédit intellectuel au sein du monde universitaire et d’une large invisibilité dans les instituts de recherche et dans les facultés. Si des perspectives féministes sont explorées dans plusieurs laboratoires de recherche aujourd’hui en France, et avec beaucoup de pertinence, il est toutefois rare que l’usage du mot soit assumé – comme s’il fallait le passer sous silence. Dans ce contexte spécifique, les études féministes ont néanmoins produit de nombreuses recherches, invitant inlassablement les sciences sociales et humaines à un mouvement de décentrement majeur : il s’agit avec elles de penser depuis les marges, depuis les vides et les manques, depuis les silences, depuis les ratures et les hésitations. Et c’est à cette même invitation que le nouveau groupe Chantiers féministes souhaite répondre. Son objectif est de faire vivre un nouvel espace de pensée critique, et de résistance intellectuelle face aux menaces qui pèsent, aujourd’hui toujours, sur les libertés académiques en général et les théories de l’émancipation en particulier.

 

Contribuer aux études de genre

Nous nous approprions le mot « féministe » à dessein, sans lui préférer la notion de « genre » auquel il reste historiquement lié, tout comme il est généalogiquement lié à l’expression « rapports sociaux de sexe ». Les champs des études de genre et des études féministes sont en effet intimement connectés tant ils se sont formés ensemble, en dialogue, nourris par les contestations sociales. Le « genre » demeure pour nous un outil de pensée critique féministe. Nous suivons en ce sens l’historienne Joan W. Scott, qui a joué un rôle fondamental dans l’introduction de ce concept. Alors que celle-ci définissait le genre comme « façon privilégiée de signifier le pouvoir » dans les années 1980, en 2010 elle constatait que les nombreux usages et mésusages du terme l’avaient peu à peu vidé de sa dimension première et que son emploi en était devenu parfois contre-productif. Nous souhaitons à ce titre faire porter des séances de travail sur l’usage des mots « genre » et « féminisme », sur l’histoire de leur circulation dans chacune de nos disciplines et sur les discours dans lesquels ils sont aujourd’hui pris. C’est en ce sens que les travaux menés au sein de Chantiers féministes entendent contribuer à l’axe transversal « Genre » du Centre Norbert Elias.

 

Programme des Chantiers féministes 2022-2023

 

Chantier n°1
12 septembre 2022, 10h00-13h00
Autour de Christine Delphy
Coordinatrices : Anne Lambert et Perrine Lachenal
Centre Norbert Elias – La Vieille Charité – salle C, 2 étage

Chantier n°2
10 novembre 2022, 14h00-17h00
“We’re here, we’re queer, get used to it”
Coordinateur·trices : Dorothée Dussy, Daniela Jacob, Morgan Jenatton, Corentin Legras
Campus EHESS Marseille – La Vieille Charité – salle de réunion du Centre Norbert Elias, 3e étage

Chantier n°3
15 décembre 2023, 14h00-17h00
Les apports de la perspective queer à la recherche féministe
Coordinateur·trices : Dorothée Dussy, Daniela Jacob, Morgan Jenatton, Corentin Legras
Campus EHESS Marseille – La Vieille Charité – salle A

Chantier n°4
2 février 2023, 14h00-17h00
(Titre à préciser)
Coordinateur·trices : (à préciser)
(lieu à préciser)

Chantier n°5
23 mars 2023, 10h00-13h00
Femmes invisibles
Coordinateur·trices : Marion Slitine, Isabelle Grangaud
(lieu à préciser)

★ Séance spéciale de printemps ★
Lire, écrire, publier en féministe #1
(lieu et date à préciser)

Chantier n°6
9 mai 2023, 14h00-17h00
Le travail domestique. Et après ?
Coordinateur·trices : Anne Lambert, Lucille Florenza, Charles Bosvieux-Onyekwelu
(lieu à préciser)

Chantier n°7
9 juin 2023, 10h00-13h00
Bilan de l’année
Coordinateur·trices : Dorothée Dussy, Isabelle Grangaud, Perrine Lachenal, Céline Lesourd
(lieu à préciser)