Appel à contributions pour l’objet éditorial « Restituer le verbe. Ce que l’art fait à l’édition » qui fait suite aux journées d’étude « Ce que le langage fait à l’art » (11-27 février 2021).
Les contributions pourront prendre toutes les formes possibles (graphiques, plastiques, visuelles, textuelles, etc.) dans la mesure où celles-ci restent éditables. Cet appel est spécialement adressé aux étudiant·es (doctorant·es ou masterant·es). La date butoir d’envoi des propositions est fixée au 1er mai 2022.

Comité éditorial

Agathe Bastide (Centre Norbert Elias/Aix-Marseille Université), Delphine Mazari (LESA/Aix-Marseille Université) et Ilona Carmona (LESA/Aix-Marseille Université).

 

Présentation

Faisant suite aux journées d’étude « Ce que le langage fait à l’art », ce présent appel propose de poursuivre les réflexions entamées afin de nourrir une publication qui permettrait, non pas de retranscrire de façon littérale les discours qui ont pu être produits lors de ces journées d’étude, mais bien, comme le disait Duchamp, de donner à voir “l’existence plastique du mot (1)”.

Mais alors, où se situe la limite entre un travail plastique qui utiliserait le texte comme matériau principal et un texte littéraire exposé en tant qu’œuvre d’art ? Le curseur se meut en fonction des œuvres et des intentions des artistes. “Correspondance des arts” (Souriau, 1969) ou encore “effrangement” (Adorno, 1967), les frontières entre les arts paraissent parfois mobiles, d’autres fois inexistantes, ou simplement poreuses. Les digues qui séparaient les arts plastiques et la littérature en deux arts bien distincts ont-elles définitivement sauté ? C’est l’une des questions que nous nous sommes posées lors des journées d’étude “Ce que le langage fait à l’art” qui ont eu lieu en ligne les 20 et 27 février 2021 en partenariat avec Aix-Marseille Université et le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur (2).

De la doctrine de l’ut pictura poesis à la “littérature plasticienne” (telle que la définit Pascal Mougin), ces deux formes d’art n’ont eu de cesse de se répondre et de se regarder l’une l’autre. Dès le début du XXe siècle, les exemples sont nombreux de ces œuvres littéraires qui flirtent avec les arts plastiques. La poésie typographique initiée par le très célèbre Un coup de dès jamais n’abolira le hasard de Mallarmé (1897) et popularisée par les calligrammes d’Apollinaire (1918) ne sont que deux des exemples les plus évidents d’une réflexion plastique du littéraire. Néanmoins, la mise en page du texte n’est pas le seul glissement des arts du langage vers les arts plastiques (conférence-performance, installations intermédiales, livres d’artistes). Aujourd’hui, la page n’est d’ailleurs plus l’unique lieu de réception du littéraire. Là est sans doute une des plus grandes ruptures que la littérature ait connue. On peut désormais lire sur un ordinateur ou sur un téléphone portable ; on peut écouter un.e poète.sse lors d’une lecture-performée ; pratiquer l’écriture avec un.e auteur.rice en résidence, publier via les réseaux sociaux… Ainsi comme l’explique Alexandre Gefen, “les frontières génériques, médiatiques, ontologiques mêmes du littéraire sont bousculées. Littératures orales ou brutes, romans hypertextes, pratiques non créatives, écritures blanches, théâtres de non-fiction ou encore twittérature : l’ensemble de ces pratiques d’écriture ou de performance, avec bien d’autres, métamorphosent nos conceptions de la littérature, interrogent la catégorie de fiction, le critère d’originalité ou l’impératif de style (3).”

Il nous paraît alors nécessaire de penser la littérature comme le faisait Barthes, c’est-à-dire en séparant l’œuvre du Texte. Le “Texte” traverse l’œuvre, se détache de l’auteur.rice pour (re)naître à chaque nouvelle lecture. Ainsi, la lecture (comme la contemplation d’une œuvre d’art) produit une expérience esthétique qui offre un Texte à chaque fois différent selon qui le reçoit. C’est pourquoi Barthes peut affirmer dans son article que “[l]’œuvre se tient dans la main, le Texte tient dans le langage (4).” De ce point de vue, la réception de l’œuvre/texte devient tout aussi, voire plus, importante que sa création. Il faut alors, comme le pense Hans Robert Jauss, opposer “l’effet” déterminé par l’œuvre et la “réception” (faite par un récepteur actif)(5) pour finalement ne plus s’intéresser seulement aux fonctions représentatives ou expressives des œuvres mais les penser “dans l’effet qu’elles produisent (6) ”. Jauss écrit Pour une esthétique de la réception afin de parler de littérature et pourtant cet ouvrage aura une résonance bien au-delà du champ littéraire et sera très largement repris par les théories de la réception dans les arts plastiques, prouvant une fois encore l’effacement des frontières entre ces deux champs. Ainsi, le changement de paradigme littéraire que met en avant le philologue allemand n’a pas lieu du point de vue de l’auteur.rice ou du texte, mais du/de la récepteur.rice considéré.e désormais comme étant acteurrice de la création littéraire. Désormais les auteur.rices ont pour mission de “[f]aire disparaître le corps du lu dans le corps du lecteur […] (7).”

De l’autre côté du miroir, l’on ne compte plus les artistes plasticien.nes qui ont fait du texte leur matériau de prédilection (est-il nécessaire d’évoquer ici le travail de la quasi-totalité des artistes conceptuel.les au premier rang desquels on trouve Marcel Duchamp). Ces dernier.es ont largement été mis.es en avant lors des journées d’étude “Ce que le langage fait à l’art” qui avaient pour ambition de mener une réflexion sur les rapports qu’entretiennent art et langage dans une démarche pluridisciplinaire centrée sur la fin du XXe et le début du XXIe siècle. Il s’agissait alors d’envisager ces deux objets conjointement afin d’étudier leurs relations internes et externes aux œuvres d’art contemporain. La place nouvellement accordée à la parole des artistes, la prépondérance de la fonction performative du langage, comme l’ambivalence entre paratexte sur l’art et paratexte par l’art questionnent la forme même à donner aux discours sur l’art.

Ces journées d’étude proposaient aux intervenant.e.s de sortir du cadre strict de la communication universitaire – du paratexte sur l’art – afin d’éprouver ces problématiques par la pratique. De nouvelles formes artistiques, telle la conférence-performée, sont symptomatiques d’une pensée du langage en acte et dissolvent la limite entre le contenu et le contenant. C’est donc avec une variété de formats et d’intervenant.es, qui sont autant d’artistes que de théoricien.nes, que ces journées d’étude proposaient à chacun.e de venir questionner et pratiquer diverses utilisations du langage. Annulées et reportées deux fois à cause du contexte sanitaire, ces journées ont finalement eu lieu en visio-conférence. Cette contrainte nous a permis de repenser la forme même de la journée d’étude. Il s’agissait alors de recréer le contexte de partage qu’induit la présence réelle des participant.es dans un contexte numérique tout en liant le format des journées au champ de questionnements qui nous anime. Ces journées d’étude se sont donc déroulées en trois temps bien distincts : la publication sur Internet d’une série d’entretiens, puis de communications vidéo en amont des JE et enfin la mise en œuvre de tables rondes en visio-conférence.

Les problématiques abordées comme la multiplicité des formats et des supports proposés par les intervenant.es des JE, nous incitent à concevoir un objet éditorial hors norme, pensé en deux tomes. Le premier est l’objet de cet appel. Il présentera les communications vidéos des intervenant.es et devra rendre compte de leur contenu, mais également de la forme que chaque vidéo a prise. Entre objet de recherche, forme de restitution et/ou de transmission, le rôle accordé à ces vidéos entre directement en corrélation avec la question de la trace et du document, qui est centrale dans les pratiques que nous interrogeons. Ces objets hybrides montrent bien le caractère mouvant des pratiques artistiques contemporaines liées au langage et questionnent également les productions discursives émanant d’artistes, de théoricien.es, de spectateur.rices, ou de médiateur.rices.

Par ce projet éditorial, nous cherchons à remettre en question l’idée courante selon laquelle “le livre, objet de papier sans aura, sans valeur propre et reproductible à l’infini, homogène et dépouillé d’illustration et d’aspérités, est dévolu exclusivement au culte du texte (8) .” Ici, nous souhaitons penser le livre non seulement comme support de textes mais comme le lieu d’autres formes d’explorations artistiques, en faisant de l’intermédialité un concept nodal.

Ainsi, parce que le texte ne s’appréhende pas uniquement par le lisible mais également par le visible et parce que l’image comme le mot peut produire du discours, nous demandons à des étudiant.es (masterant.es et doctorant.es) issu.es de parcours artistiques et culturels (Écoles d’art, cursus universitaire en arts, médiation culturelle, littérature, histoire, etc.) de produire un objet plastique, graphique, scripturaire, littéraire, poétique – ou tout à la fois – qui permette de traduire simultanément les impressions sensibles, les choix plastiques, mais également l’aspect sémantique des vidéos. C’est l’aspect visuel ainsi que les fonctions de l’écriture qui sont à questionner ici. À l’origine du dessin comme de l’écriture, il y a le graphe. Le graphein des grecs qui confondait les deux. Dans son sens premier, le graphein, signifiait “faire des entailles” ou bien “graver des caractères”, écrire, mais aussi dessiner. Double dimension que notre culture contemporaine semble avoir oubliée considérant les images comme du “non-texte”. Il s’agit alors de retranscrire non sans un certain “nominalisme littéral (9)” ces vidéos. D’une certaine manière, réconcilier graphie et  graphisme.

Il s’agit alors d’imaginer un travail plastique et/ou littéraire qui soit la trace d’un discours énoncé il y a longtemps maintenant (plus un an). Ce discours n’est pas uniquement un “dire” (un texte lu), mais également un “voir”, puisque toutes ces vidéos ont une manière propre d’articuler ces deux notions (verbe et image). Ce travail n’est donc pas très éloigné de la pratique de l’ekphrasis (10) ; une ekphrasis qui peut passer de l’image au texte (comme c’est généralement le cas), mais également du texte à l’image. Faut-il regarder d’abord et écouter ensuite ? Le contenu est-il plus important que la forme ? Rien n’est moins sûr ici. C’est à chaque contributeur.rice de mettre en avant les éléments qui leur sembleront les plus signifiants pour restituer la parole d’un.e auteur.rice qu’iels ne connaissent probablement pas. “Ainsi l’ekphrasis est-elle contrainte par ce que telle image invite à dire ou dit d’elle-même, sans devenir support d’un discours plus ample ; elle répond à : qu’est-ce qui se donne à voir ? Qu’est-ce que ça dit au premier regard ? Et comment ensuite il faut se taire et revenir à l’image… (11)”

Finalement, nous faisons appel à la faculté des contributeur.rices à interpréter, à transposer, à traduire et à rendre visible le caractère à la fois performatif et artistique des langages. Comme le proposait récemment le collectif de chercheur la Lecture-artiste par cette notion éponyme, il s’agit de faire en sorte que «la subjectivité de l’auteur rencontre celle du lecteur, ce qui implique “ diversité et imprévisibilité des modes d’appropriation du discours […] (12) .”»

Notes
1 Marcel Duchamp, Duchamp du signe suivi de Notes, écrits réunis et présentés par Michel Sanouillet et Paul Matisse, nouvelle édition revue et corrigée avec la collaboration d’Anne Sanouillet et Paul B. Franklin, Paris, Flammarion, 2008, p. 360
2 Vous pouvez trouver l’intégralité de ces journées d’étude en ligne sur le site internet du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. URL : https://www.frac-provence-alpes-cotedazur.org/Ce-que-le-langage-fait-a-l-art
3 Alexandre Gefen, L’idée de littérature. De l’art pour l’art aux écritures d’interventions, Paris, Éditions Corti, Les Essais, 2021, p. 147
4 Roland Barthes, « De l’œuvre au texte », 1971, in Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, pp. 69-77
5 Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, trad. Claude Maillard, et Jean Starobinski, Paris, Gallimard, collection Tel 169, 2005, p. 137
6 Ibid., p. 43
7 Cécile Mainard/i, Le degré rose de l’écriture. Performance under reading conditions, Martigues, Contre-Pied, coll. Ekphrasis, 2018, p. 35
8 Alexandre Gefen, L’idée de littérature, Op. cit., p. 147
9 Le “nominalisme littéral » est un concept pensé par Duchamp qui considérait que le texte était à envisager en premier lieu pour ses propriétés plastiques, bien avant une quelconque visée sémantique. “Nominalisme [littéral] = Plus de distinction générique / spécifique / numérique / entre les mots (tables n’est pas le pluriel de table, mangea n’a rien à voir avec manger). Plus d’adaptation physique des mots concrets ; plus de valeur conceptique des mots abstraits. Le mot perd aussi sa valeur musicale. Il est seulement lisible des yeux et peu à peu prend une forme à signification plastique ; il est une réalité sensorielle, une vérité plastique au même titre qu’un trait, qu’un ensemble de trait.” Ibid., p 358
10“Entendons par ekphrasis la parole issue de l’image : non pas celle que nous pouvons prononcer à propos d’elle mais celle qu’elle nous propose ou suggère elle-même.” Jean-Luc Nancy, “Ekphrasis”, Toucher des yeux. Nouvelles poétiques de l’ekphrasis, Études françaises, vol. 51 (2), 2015, p. 25-35 11Ibid.
12 Alain Vaillant, L’Histoire littéraire, Paris, Armand Colin, 2010, p. 144. Cité dans la présentation du colloque « La Lecture-artiste. Que font les artistes de leurs lectures ? » (INHA Paris) publié le 7 novembre 2018. URL : https://www.fabula.org/actualites/la-lecture-artiste-que-font-les-artistes-de-leurs-lectures-thinsp-paris-2 9-30-novembre-2018_87792.php

 

Bibliographie indicative

AUSTIN, John Langshaw, Quand dire, c’est faire, [1962], trad. Gilles Lane, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1991
BARTHES, Roland, Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984
CASSIN, Barbara, Quand dire c’est vraiment faire. Homère, Gorgias et le peuple arc-en-ciel, Paris, Fayard, coll. « ouvertures », 2018
DUCHAMP, Marcel, Duchamp du signe suivi de Notes, écrits réunis et présentés par Michel Sanouillet et Paul Matisse, nouvelle édition revue et corrigée avec la collaboration d’Anne Sanouillet et Paul B. Franklin, Paris, Flammarion, 2008
GADAMER Hans, Vérité et méthode : Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, [1960], trad. Paul Ricœur et Étienne Sacre, Paris, Seuil, « L’Ordre philosophique », 1996
GEFEN, Alexandre, L’idée de littérature. De l’art pour l’art aux écritures d’interventions, Paris, Éditions Corti, Les Essais, 2021
GOLDSMITH, Kenneth, L’écriture sans écriture. Du langage à l’âge numérique, [2011], trad. François Bon, Paris, Jean Boîte Éditions, coll. « Uncreative Writings », 2018
JAUSS, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, trad. Claude Maillard, et Jean Starobinski, Paris, Gallimard, collection Tel 169, 2005
LEE, Rensselaer Wright, Ut Pictura Poesis. Humanisme et théorie de la peinture XV-XVIIIe siècles, [1940], trad. Maurice Brock, Paris, Macula, coll. « La littérature artistique », 1991
MAINARD/I, Cécile, Le degré rose de l’écriture. Performance under reading conditions, Martigues, Contre-Pied, coll. Ekphrasis, 2018
MONTANDON, Alain (dir.), Iconotextes, Paris, Ophrys, 1990
MOUGIN, Pascal (dir.), La tentation littéraire de l’art contemporain, Dijon, Presses du réel, coll. « Figures », 2017
POPELARD, Marie-Dominique, Ce que fait l’art, Paris, PUF, coll « Philosophies », 2002
STEINER, George, Réelles présences. Les arts du sens, [1989], trad. Michel R. de Pauw, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1994
SONTAG, Susan, L’œuvre parle, [1966], trad. Guy Durand, Paris, Christian Bourgois, coll. « Titres », 2010
CRAI_ENSP (éd.), Actes du colloque Arts et langage. Épreuves contemporaines des relations textes & images (LUMA, Arles, 7 et 8 février 2018), CRAI_ENSP, Arles, 2018
Talismans, Le désert entre nous n’est que du sable, catalogue d’exposition, Paris, Fondation Calouste Gulbenkian – Délégation en France, 2018

 

Calendrier

Date limite d’envoi des propositions : 1er mai 2022
Date des réponses du comité : 15 mai 2022

 

Contributions

Les contributions devront s’appuyer sur les vidéos réalisées par les intervenant.es des journées d’étude “Ce que le langage fait à l’art”. Elles pourront prendre toutes les formes possibles (graphiques, plastiques, visuelles, textuelles, etc.) dans la mesure où celles-ci restent éditables. Les contributeur.rices pourront choisir d’interpréter une ou plusieurs des vidéos à partir d’une ou plusieurs des quatre sessions thématiques des journées d’étude :
Session 1 “La parole comme matériau”
Session 2 “Instabilité de la limite entre l’œuvre et le texte qui l’accompagne”
Session 3 “Le langage à l’ère du numérique”
Session 4 “Expériences de médiations : quelles positions pour l’art ?”

 

Éléments à envoyer

– la/les production(s) en format numérique seront à envoyer à jeartlangage@gmail.com (.jpg pour les images, .docx pour les textes) ; ou en format papier à Ilona Carmona au 26 rue maréchal Fayolle, 13004 Marseille
– une courte note d’intention pour expliquer le projet et son lien à la vidéo choisie (environ 500 mots).